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24 septembre 2011 6 24 /09 /septembre /2011 21:19

Automne orangeIl était une fois un gros rocher brun veiné d’or et de gris qui fendait le courant d’une rivière de montagne. C’était la fin des grosses chaleurs et la rivière avait pris son lit d’été. Oubliant les vacarmes de Mai, elle chantonnait sereinement sa mélopée de Septembre. Sous le rocher, les courants complexes avaient creusé dans les galets une large caverne à trois entrées, où reposait lourdement la branche morte d’un châtaignier.

 

Pouvait-on imaginer plus accueillante oasis pour une truite arc-en-ciel, que ni les crues ni les hommes n’avaient jamais pu emporter ? Le fait est, qu’après tant d’années de vif argent dans le flot des torrents, la truite, marquée des nombreuses blessures dont elle était si fière autrefois, avaient trouvé à l’abri des mains des hommes les plus malins le commencement de la sagesse dans l’antre du rocher. Les deux avaient su lier une solide amitié. Et lorsque le rocher parfois voyait un homme agile remonter d’un mouvement silencieux et ralenti à l’extrême le cours caillouteux de la rivière, yeux et mains au ras de l’eau, se fondant dans l’image du ciel et le chant de la rivière, à l’insu même des bêtes les plus sauvages, alors il prévenait la truite du destin qui s’approchait. Elle se réfugiait aussitôt dans les branchages de châtaignier, sachant que l’homme a toujours en tête le serpent sous la pierre et que sa main reculerait en découvrant le bois flotté que la rivière avait noyé.

A part l’homme, personne n’aurait pu faire de mal au rocher. Et pourtant il souffrait. Car il aimait la rivière et n’était qu’un rocher. Il la voyait venue d’horizons blancs et glacés qu’il imaginait à peine, sentait sa rude et douce caresse au rythme des saisons et veillait sur son sommeil gelé durant le long hiver des montagnes. Il la regardait glisser loin là-bas vers la terre des hommes, jusqu’à se perdre, lui avait-elle dit un jour, dans la Grande Rivière, si vaste qu’elle n’avait plus de rives où pouvaient se dorer les marmottes.

Pourquoi n’était-il pas fait d’eau ? Il aurait voulu être une pluie d’orage ou la rosée du matin, miroitant en elle les nuits de lune au pied des étoiles et courir libre et heureux, avec elle, parsemant d’embruns rieurs le monde immobile des berges moussues. Mais il n’était qu’un rocher, lourd et immobile, qui ne pouvait espérer lui appartenir qu’au rythme millénaire de l’érosion et qui s’ouvrait de sa tristesse à une vieille truite écaillée.

- Tu es un idiot, lui dit la truite. Tu rêves la mort pendant que tu nous donnes la vie. Ouvre donc tes yeux de pierre et vois ! A moi, tu me donnes l’abri et le repos. Et plus que cela, en retenant la rivière dans un grondement d’écume, tu me donnes l’air et la vie et à elle la jeunesse éternelle. Toute la lumière de ses éclats, elle te la doit, toi qui seul a la force de sa pureté. Tu es le cœur qui bat en elle et grâce à qui nous vivons tous. Et tu ne le vois pas.

Le rocher, troublé, ne répondit pas. Mais durant l’automne, il médita silencieusement les propos de la truite.

Bientôt, le vent se mit à fraîchir et les premiers flocons voltigèrent. Les marmottes avaient depuis longtemps disparu dans leurs terriers et leurs cris perçants s’étaient tus quand la rivière s’habilla de son manteau de glace. Par une nuit froide et sans lune parsemée d’étoiles, le rocher fit un rêve, qui dura tout l’hiver.

En ce rêve, la truite lui prêta son corps et le guida sous les neiges jusqu’à une grotte insoupçonnée, au lieu le plus calme et le plus profond de la rivière. D’abord, le rocher-truite ne vit rien. Puis, peu à peu, il perçut la faible lumière jaune qui des étoiles parvenait jusque-là. Et dans cette pâle clarté venue du fond des âges miroita un éclat vert, né de la lente ondulation d’un poisson bleu au regard noir et brun. C’était un gros poisson très étrange, presque inquiétant, comme il n’en avait jamais vu. Tel un fantôme, il hantait ce lieu sombre et inconnu des hommes.

- Je suis l’esprit de la rivière, lui dit il. Et je te connais bien.

- Mais toi, qui te connaît, dit le rocher ?

- Le saule et le héron, la truite bien sûr et tous ceux qui boivent en moi depuis le ciel jusqu’à l’océan, tous ceux qui savent où s’abreuve leur âme, tous ceux enfin qui ont la conscience de ce qu’ils sont en ce monde.

Ce que la rivière chante, c’est notre existence. Chaque grain de sable qui roule, chaque oiseau qui s’ébroue, chaque papillon qui y boit joue sa note et façonne sa mélodie. Mais toute la force originelle de ce chant, c’est toi qui la lui donnes, de ce grondement sourd qui épouvante même les hommes. Autrefois, eux aussi me connaissaient. Ils puisaient en moi ce qui les nourrissait et n’oubliaient jamais de me remercier. Il n’y a plus beaucoup d’hommes à présent qui me connaissent. Mais ceux qui demeurent suffiront toujours à transmettre le savoir des anciens chemins.

Le rocher, au plus profond de sa mémoire, percevait la vérité de ces paroles et s’étonna qu’il fallût un poisson pour les lui rappeler.

- Si tu es un esprit, pourquoi te montres-tu poisson ?

- Parce que si j’étais un rocher, tu ne me croirais pas. Et puis, tout poisson que je sois, j’ai moi-même un esprit. Sinon comment connaîtrais-je ce qu’un poisson ne connaît pas ?

- Et où est donc ton esprit, poisson bleu ?

Libellule-Bleue.jpg

- Il zèbre le ciel de lignes bleues qui tracent les chemins des pensées de la rivière. Quand tu le verras, suis-le du regard, et tu connaîtras mes rêves.

La truite frissonna. Quelque chose dans l’air avait changé quand le rocher s’éveilla. Le soleil était plus chaud ce matin-là, et le printemps, il le savait, ne serait plus jamais comme avant. Il dut tout de même attendre, avec sa patience de pierre, le cœur de l’été pour voir un jour se poser, fringante sur son nez, une magnifique libellule bleue, qui avait bien des choses à lui montrer.

 

© Le Passeur  http://www.urantia-gaia.info > Ces textes sont autorisés à la copie aux conditions de respecter leur intégralité, de citer la source et de n’en faire aucun usage dans un cadre commercial.

 

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  • Jean-Pascal
  • Psychologie et spiritualité orientale, Bouddhisme tibétain, Reiki, Hypnose, Chamanisme, Chi Gong, Rêves chamaniques, Relaxation et méditation m'ont amené et guidé sur le Chemin des travailleurs de la Lumière. Simple passeur, je  propose de partager mes découvertes en accord avec mes vœux spirituels.
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Citation

"Il devient indispensable que l'humanité formule un nouveau mode de pensée si elle veut survivre et atteindre un plan plus élevé"

Albert Einstein

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